« Je comprends ceux qui préfèrent une pastorale plus rigide qui ne prête à aucune confusion. Mais je crois sincèrement que Jésus Christ veut une Église attentive au bien que l’Esprit répand au milieu de la fragilité : une Mère qui, en même temps qu’elle exprime clairement son enseignement objectif, « ne renonce pas au bien possible, même [si elle] court le risque de se salir avec la boue de la route ». (Amoris Laetitia, 308)
Famines, épidémies, tremblements de terre, ouragans, inondations, guerres, violences… En ce temps de confinement et alors que nous allons entrer dans l’Avent, les paraboles des fins dernières ne manqueront pas de nous interpeler : « l’un sera pris, et l’autre laissé », « les brebis à sa droite, et les boucs à sa gauche », etc. Vieux réflexe de survie, quand s’annonce la catastrophe et qu’il est question de salut, chacun se pose la question « Qui sera sauvé, comment être sauvé ? » Et on aimerait qu’il y ait des réponses simples, des critères clairs pour dire si on est « dans les clous ». Mais cela veut dire aussi qu’on peut être en dehors, qu’il y aura des exclus. Or, « Jésus lui-même se présente comme le Pasteur de cent brebis, non pas de quatre-vingt-dix-neuf. Il les veut toutes. » (AL, 309)
L’Enseignement de l’Eglise se doit d’être objectif – énoncer les tenants et les aboutissants dans l’état actuel des connaissances – concernant les questions où la dignité de l’être humain est en jeu. Cependant, ce qu’on appelle communément la « loi de l’Eglise » a pour vocation d’éclairer la conscience, mais non pas se substituer à elle. La lettre de la loi est écrite, par une main humaine, avec de l’encre inerte sur un bout de papier. C’est l’Esprit qui lui donne vie dans le cœur de l’homme.
« Au fond de sa conscience, l’homme découvre la présence d’une loi qu’il ne s’est pas donnée lui-même, mais à laquelle il est tenu d’obéir. Cette voix, qui ne cesse de le presser d’aimer et d’accomplir le bien et d’éviter le mal, au moment opportun résonne dans l’intimité de son cœur : "Fais ceci, évite cela". Car c’est une loi inscrite par Dieu au cœur de l’homme ; sa dignité est de lui obéir, et c’est elle qui le jugera. La conscience est le centre le plus secret de l’homme, le sanctuaire où il est seul avec Dieu et où sa voix se fait entendre. » (Gaudium et Spes, 16)
Mais cette voix de Dieu, l’Esprit Saint, qui pousse à faire le bien et à éviter le mal, est aussi celui qui accomplit l’unité, qui intègre dans le Corps du Christ. Il n’est pas possible alors de comprendre le discernement comme lieu d’exclusion ! Discerner, c’est faire la part des choses entre ce qui conduit vers davantage de vie et ce qui l’en détourne ; ce n’est pas faire entrer les personnes dans des catégories « régulières » et « irrégulières ». La parabole des boucs et des brebis dans l’Evangile selon saint Matthieu fait apparaître que ni les uns ni les autres n’ont reconnu le Fils de l’homme : « Quand t’avons-nous vu… ? » Le Parole de Dieu interpelle, réveille la conscience pour qu’elle entende l’Esprit de charité et qu’il n’y ait que des brebis, qu’il y ait « un seul troupeau et un seul pasteur ». (Jean 10,16)
Préparons-nous à accueillir Dieu qui vient à l’homme rencontrer nos fragilités, nos échecs, nos souffrances, nos ambiguïtés – la généalogie selon Saint Matthieu est pour cela édifiante ! Soyons à l’écoute des situations de vie diverses et complexes que traversent les uns et les autres – plus encore en ces temps difficiles. Demandons la grâce d’un regard de charité qui accompagne l’autre dans son discernement, qui accueille l’autre au point où il en est, en chemin, dans son désir de plus de vie – et cet autre peut être la société dans laquelle nous vivons. Voir à travers les yeux du Christ expose à l’inconfort de ne pas avoir « d’endroit où reposer sa tête » (Luc 9,58), d’être continuellement en chemin sans une position « qui ne prête à aucune confusion » ; cela expose même à la critique et à l’incompréhension. Vivre sous la conduite de l’Esprit, c’est se risquer à le suivre et à « se salir avec la boue de la route » avec celui qui est « le Chemin, la Vérité et la Vie ». (Jean 14,6)
Clément Nguyen sj
