Au fil des jours de confinement, j’ai pris l’habitude de faire d’ordinaire après le repas du soir une longue promenade dont le dernier tiers me donne de longer à ma gauche le bois de Clamart. Peu à peu une relation nouvelle s’est instaurée entre la forêt et le marcheur. Voyant les arbres, les sous-bois, une longue montée consolidée par des traverses, les sentiers ou les sentes qui partent du bord pour monter sur le plateau, j’ai senti que cette forêt était bien comme elle était, tranquille, sans personnes humaines auxquelles elle est à présent interdite. J’ai senti qu’elle n’avait besoin ni de moi ni de personne pour exister. Elle était autre, une autre. Certes, pour être ce qu’elle est cette forêt a largement bénéficié du travail de l’homme mais pour exister dans son être elle n’en avait pas besoin. J’avais une certaine envie d’y entrer mais j’étais heureux de la respecter. Ce n’était’ pas seulement le respect que j’ai pour les forêts que j’aime traverser, c’est un respect un peu utilitaire : je les respecte parce que je les aime propres et cela me met en colère si je les vois salies. J’étais habité par le respect pour un être qui est un autre pour moi, qui a son mystère et c’est bien. Comme on dit, j’ai senti que je faisais une expérience d’altérité. Au hasard d’une lecture, j’ai compris que cette altérité n’était nullement une étrangeté car nous sommes faits, elle et moi de la même terre, des mêmes composants fondamentaux, nous sommes du même être et pourtant cette forêt est une autre pour moi – je ne saurais dire ce qu’il en est pour elle ! J’aimerais bien, quand je retournerai marcher dans ce bois ou diverses forêts ne pas oublier qu’elles sont des « autres » pour moi, qu’elles ne sont pas seulement de bons moyens de pacification et de respiration. J’aimerais aussi rencontrer d’autres « autres » qui ne sont encore pour moi que de bons moyens, pour qu’ils deviennent des êtres que je respecte. Hélas, je crains déjà d’oublier ces moments de rencontre. Jour après jour, alors que j’en suis la lisière, marchant sur un étroit trottoir, je ressens moins la féérique altérité de la forêt interdite. C’est terrible : je risque de ne plus voir que banalité, je risque d’oublier qu’elle est un être autre, ma sœur, et ainsi pour le reste. Puissè-je en être préservé !
P Jean-Noël Audras, 22 avril 2020
